Retard aux urgences : prouver la faute et obtenir réparation

Catégorie : Responsabilité médicale

Par Maître Shalabi — publié le

Retard aux urgences : quand la lenteur de prise en charge devient une faute, comment se calcule la perte de chance et quels recours sont ouverts.

Sièges d'attente vides dans un couloir d'urgences hospitalières la nuit

L'essentiel

  • L'attente aux urgences n'est pas fautive en soi : la faute suppose un écart avec les données acquises de la science, examen omis, signe d'alerte ignoré, sortie sans réévaluation.
  • Le préjudice réparé n'est pas le dommage corporel entier mais la perte de chance d'y échapper, évaluée en pourcentage du dommage total.
  • Le dossier médical, avec ses horodatages de tri et de sortie, est la pièce maîtresse : il se demande par écrit et sans attendre.
  • L'action se prescrit par dix ans à compter de la consolidation du dommage, et non du jour du passage aux urgences.
  • Contre un hôpital public, le recours contentieux doit être formé dans les deux mois de la notification du rejet de la demande indemnitaire préalable.

Une nuit d'attente, un examen qui n'est pas prescrit, un patient renvoyé chez lui avec un diagnostic rassurant, puis l'aggravation. Beaucoup de dossiers de responsabilité médicale commencent ainsi. La question juridique n'est pourtant jamais celle que les familles posent d'abord. Elle n'est pas de savoir si l'attente a été longue, mais si la prise en charge s'est écartée de ce qu'un service compétent devait faire, et si cet écart a coûté quelque chose au patient.

Un retard aux urgences est-il toujours une faute ?

Non. L'attente en elle-même n'engage pas la responsabilité de l'établissement. L'article L. 1142-1, I, du code de la santé publique pose une responsabilité pour faute : professionnels et établissements ne répondent des conséquences dommageables d'actes de prévention, de diagnostic ou de soins qu'en cas de faute. Un service saturé, un tri qui place le patient derrière des cas plus graves, une file d'attente de plusieurs heures ne suffisent donc pas.

Ce qui constitue une faute, c'est l'écart avec les données acquises de la science au moment des soins : l'examen clinique bâclé, l'examen complémentaire évident qui n'est pas demandé, le signe d'alerte noté au dossier puis ignoré, la sortie autorisée sans réévaluation, l'orientation vers le médecin traitant alors que le tableau imposait une hospitalisation. La lenteur ne devient juridiquement fautive que lorsqu'elle traduit l'une de ces défaillances.

Comment prouver le retard et son caractère fautif ?

La preuve se construit à partir du dossier médical, qui est communicable de plein droit au patient et, en cas de décès, à ses ayants droit dans les conditions prévues par le code de la santé publique. Il faut le demander par écrit et sans attendre, car il contient précisément ce dont la démonstration a besoin : l'heure d'arrivée, l'heure de tri, le score de gravité attribué, les constantes relevées, les prescriptions, les comptes rendus d'imagerie et l'heure de sortie.

Les pièces qui font la différence

À ces éléments s'ajoutent utilement le bulletin de régulation du SAMU, les échanges avec le médecin traitant, les documents de la seconde consultation qui a posé le bon diagnostic, et les attestations des proches présents. La chronologie ainsi reconstituée, heure par heure, est le socle de l'expertise médicale à venir. Les principes de la démonstration d'une erreur de diagnostic valent ici pleinement.

Pourquoi l'indemnisation se limite le plus souvent à la perte de chance

Parce que le retard n'a pas créé la maladie : il a privé le patient d'une possibilité d'en limiter les conséquences. Le Conseil d'État a fixé la règle dans une décision de Section du 21 décembre 2007, Centre hospitalier de Vienne (n° 289328, publiée au recueil Lebon), rendue précisément à propos d'un passage aux urgences. Un patient s'y était présenté à trois reprises pour un œil opéré ; le diagnostic d'endophtalmie n'avait été posé qu'à la troisième consultation alors qu'il aurait dû l'être à la deuxième.

La Haute juridiction juge que lorsque la faute commise lors de la prise en charge a compromis les chances du patient d'obtenir une amélioration de son état ou d'échapper à son aggravation, le préjudice qui doit être intégralement réparé n'est pas le dommage corporel constaté, mais la perte de chance d'éviter que ce dommage soit advenu, la réparation devant être évaluée à une fraction du dommage corporel déterminée en fonction de l'ampleur de la chance perdue. Texte intégral sur Légifrance.

Comment se calcule la fraction indemnisable ?

Elle est fixée par le juge au vu de l'expertise, en pourcentage du dommage corporel total. Dans l'affaire du Centre hospitalier de Vienne, le dommage résultant de la perte de l'usage d'un œil a été évalué à 50 000 euros, la chance perdue à 30 %, et l'hôpital condamné à verser 15 000 euros. Le raisonnement est toujours le même : on chiffre d'abord l'entier dommage, puis on lui applique le taux de la chance perdue.

Cette mécanique a une conséquence que les familles découvrent souvent avec amertume. Plus la pathologie était grave et son pronostic sombre même en cas de prise en charge immédiate, plus la chance perdue est faible, et plus l'indemnisation se réduit. À l'inverse, un retard dans une affection dont le traitement précoce est très efficace, un infarctus, une méningite bactérienne, un accident vasculaire cérébral éligible à la thrombolyse, ouvre des taux nettement plus élevés. La discussion du pourcentage est donc le cœur du dossier, et elle se gagne à l'expertise, pas après.

Quels recours quand on a été mal pris en charge aux urgences ?

Trois voies coexistent, et le choix dépend d'abord de la nature de l'établissement. Devant un hôpital public, la responsabilité relève du juge administratif, après une demande indemnitaire préalable adressée au directeur. Devant une clinique privée ou un médecin libéral, le contentieux est porté devant le juge judiciaire.

La voie amiable devant la commission de conciliation

Parallèlement, la saisine de la commission de conciliation et d'indemnisation offre une procédure gratuite, avec expertise à la charge de l'office national. Elle suppose que le dommage atteigne le seuil de gravité fixé par le code de la santé publique. Lorsque la commission retient la responsabilité d'un professionnel ou d'un établissement, l'assureur du responsable doit adresser à la victime une offre d'indemnisation dans un délai de quatre mois suivant la réception de l'avis. Le panorama complet des trois voies d'indemnisation est détaillé ailleurs sur ce site.

Combien de temps a-t-on pour agir après un retard aux urgences ?

Le délai est long mais il n'est pas indéfini. Selon l'article L. 1142-28 du code de la santé publique, les actions tendant à mettre en cause la responsabilité des professionnels de santé ou des établissements de santé publics ou privés à l'occasion d'actes de prévention, de diagnostic ou de soins, ainsi que les demandes d'indemnisation formées devant l'office national, se prescrivent par dix ans à compter de la consolidation du dommage.

Le point de départ mérite attention : il court de la consolidation, c'est-à-dire de la stabilisation de l'état de santé, et non de la date du passage aux urgences. Dans les séquelles neurologiques évolutives, cette date peut être très postérieure aux faits, ce qui rouvre parfois des dossiers que les proches croyaient perdus.

Le piège du délai de recours contre l'hôpital public

Un délai plus court, et beaucoup plus dangereux, se superpose au précédent : celui du recours contentieux contre la décision qui rejette la demande indemnitaire préalable. La cour administrative d'appel de Bordeaux a rappelé les conditions de son déclenchement dans un arrêt du 22 septembre 2022 (n° 20BX01493), à propos d'un patient adressé aux urgences pour un malaise et renvoyé chez lui avec un diagnostic de dengue, alors qu'il présentait un accident vasculaire cérébral.

La cour juge que la notification par un établissement public de santé d'une décision rejetant la demande indemnitaire d'un patient ne fait courir le délai de recours contentieux que si elle comporte la double indication que le tribunal administratif peut être saisi dans le délai de deux mois et que ce délai est interrompu en cas de saisine de la commission de conciliation et d'indemnisation, l'omission de cette information rendant le délai inopposable. Texte intégral sur Légifrance. La portée de cette solution reste celle d'une décision de cour d'appel, non d'un arrêt de principe du Conseil d'État : il serait imprudent de compter sur l'inopposabilité plutôt que de saisir dans les deux mois.

Quand l'office national peut-il intervenir ?

Lorsque aucune faute n'est établie mais que le dommage présente un caractère anormal au regard de l'état de santé du patient et de son évolution prévisible, la solidarité nationale peut prendre le relais, dans les conditions du II de l'article L. 1142-1 du code de la santé publique. Cette voie de l'aléa thérapeutique est fréquemment discutée dans les dossiers d'urgence, parce que l'expertise conclut parfois à une évolution naturelle défavorable plutôt qu'à un manquement.

Une infection contractée à l'occasion du séjour obéit pour sa part à un régime propre, sans faute, présenté dans notre article sur l'infection nosocomiale. Un même dossier peut donc combiner un grief de retard fautif et un grief distinct tenant à l'infection, chacun avec son fondement.

SituationFondementJuridiction ou organismeCe qui est indemnisé
Retard fautif, hôpital publicArticle L. 1142-1, I, CSPTribunal administratifFraction du dommage, selon la chance perdue
Retard fautif, clinique ou libéralArticle L. 1142-1, I, CSPTribunal judiciaireFraction du dommage, selon la chance perdue
Aucune faute, dommage anormalArticle L. 1142-1, II, CSPOffice national d'indemnisationRéparation au titre de la solidarité nationale
Voie amiableArticles L. 1142-7 et s. CSPCommission de conciliationAvis, puis offre de l'assureur sous 4 mois

Que faire dans les jours qui suivent une prise en charge tardive ?

Trois gestes conditionnent la suite. Demander le dossier médical complet par écrit, y compris les documents infirmiers et les horodatages informatiques du service, avant que le souvenir des faits ne se dilue. Faire constater médicalement l'état actuel et conserver toutes les pièces relatives à l'aggravation. Éviter, enfin, de signer une transaction proposée par un assureur sans avoir mesuré ce que représente réellement la perte de chance dans le dossier.

Ce qui précède décrit un cadre général et ne vaut pas consultation. Un dossier de responsabilité médicale se juge sur des heures, des lignes de dossier et un rapport d'expertise, et il n'existe aucun résultat acquis d'avance. Pour un premier examen d'une situation, le cabinet peut être joint au 01 85 61 17 00 ou par la page contact. Son activité en matière de responsabilité médicale couvre l'ensemble du parcours, de la demande de dossier à l'expertise et à l'indemnisation, y compris les questions propres à la faute chirurgicale.

Questions fréquentes

Que faire si l'hôpital m'a renvoyé chez moi et que mon état s'est aggravé ?

Demandez d'abord par écrit la copie intégrale du dossier médical du passage concerné, horodatages compris. Faites constater médicalement l'aggravation et conservez les documents de la consultation qui a posé le bon diagnostic. Ces pièces permettront de dire si la sortie autorisée était conforme aux données acquises de la science ou si elle constitue un manquement.

Un temps d'attente très long suffit-il à engager la responsabilité de l'hôpital ?

Non. La responsabilité suppose une faute au sens de l'article L. 1142-1 du code de la santé publique. Une salle d'attente saturée ou un tri défavorable ne suffisent pas. Il faut établir que la prise en charge s'est écartée de ce qui était médicalement requis, puis que cet écart a fait perdre au patient une chance réelle d'éviter le dommage.

Pourquoi l'indemnisation proposée est-elle inférieure au préjudice subi ?

Parce qu'en cas de retard, seule la perte de chance est indemnisable. Le juge chiffre l'entier dommage corporel, puis lui applique le pourcentage de chance perdue retenu par l'expertise. Dans la décision du Conseil d'État du 21 décembre 2007, ce taux était de 30 %, ce qui a ramené une évaluation de 50 000 euros à une condamnation de 15 000 euros.

Combien de temps ai-je pour agir après un retard de prise en charge ?

Dix ans à compter de la consolidation du dommage, selon l'article L. 1142-28 du code de la santé publique. La consolidation est la stabilisation de l'état de santé, parfois très postérieure aux faits. Un délai bien plus court s'y ajoute toutefois contre un hôpital public : deux mois pour contester le rejet de la demande indemnitaire préalable.

Faut-il saisir la commission de conciliation ou le tribunal ?

Les deux voies sont ouvertes et se combinent. La commission est gratuite, l'expertise est prise en charge, mais elle exige un seuil de gravité du dommage. Le tribunal reste nécessaire lorsque le seuil n'est pas atteint, lorsque l'avis est défavorable ou lorsque l'offre de l'assureur est manifestement insuffisante. Le choix se fait après lecture du dossier médical.

Sources